Le vent qui souffle avant minuit vient de se lever. Dans la vallée on dit que ça annonce un temps nuageux.
Jâenfouis mon menton dans le cache-cou de cycliste, devant le ciel Ă©toilĂ©, et je repense Ă la boucle quâil faudra rĂ©intĂ©grer une fois mon cul dĂ©collĂ© de ce banc. Un sample de rĂ©alitĂ© qui tourne entre quatre murs. Le hasard dĂ©cidera de lâheure de mon retour, mais quelque soit le prochain rĂ©sultat du lancer de la piĂšce de monnaie, je sais que je reviendrai toujours dans un salon carrelĂ© blanc. Encore une vĂ©ritĂ© qui laisserait la psy sans voix : les propriĂ©taires dallent leurs appartements tristes comme des labos pour nettoyer plus facilement les traces de nos existences. Câest pas juste du mauvais goĂ»t en dĂ©coration. Câest intentionnel.
Avant de rentrer dans mon petit studio vide, je veux la suite du spectacle.
Il y a eu plusieurs arrivĂ©es devant la montĂ©e des marches, en bas. Le seul engin qui retient mon attention nâa toujours pas ouvert une portiĂšre vers notre dimension. Une voiture diplomatique, est-ce que câest comme une valise diplo que mĂȘme les flics nâont pas le droit dâouvrir ? Le vĂ©hicule reste stationnĂ© avec les phares, au trĂ©fonds de la parcelle privative, pendant que les autres voitures tournent en rond devant des barriĂšres sans pouvoir accĂ©der aux secrets de lâarriĂšre-boutique. Une femme Ă cheveu court est seule derriĂšre le volant. Câest tout ce que jâen sais. Je nâai pas eu le temps de la voir correctement avant quâelle ne se gare Ă lâabri. Elle doit attendre quelquâun dans sa Porsche, un SUV coĂ»teux mais trĂšs commun, rien dâexceptionnel pour un spotteur.
Moi câest le contenu qui mâaffole.
Je pensais quâun casino Ă©tait le comble de lâopacitĂ©. Je nâavais jamais rĂ©flĂ©chi au vide lĂ©gal des consulats et des ambassades.
Une chambre obscure qui se dĂ©place dans notre espace public tout en se maintenant au-dessus des juridictions des pays quâelle traverse, ça laisse quand mĂȘme beaucoup de place Ă lâimagination. Surtout ici.
Pourquoi la conductrice ne descend pas ? Par moment une tache bleutĂ©e apparaĂźt derriĂšre les vitres, mais les jumelles ne sont pas faĂźtes pour observer la nuit. La petite lueur dâĂ©cran se noie entre la clartĂ© des phares et celle des illuminations sur la façade du casino.
Peut-ĂȘtre quâelle est chauffeuse, pour un riche client, ou pour quelquâun qui travaille lĂ . Quâelle est une sorte de livreuse⊠? Avec les privilĂšges spĂ©ciaux dâun vĂ©hicule inviolable comme ça, il pourrait y avoir nâimporte quoi Ă lâintĂ©rieur. Des trucs illĂ©gaux. Je ne peux pas mâempĂȘcher de penser Ă des choses compliquĂ©es. Câest vrai que jâai un petit cĂŽtĂ© paro, la psy lâa quand mĂȘme bien compris. Pourtant ça serait pas surprenant que des bails sombres aient lieu aussi chez nous, mĂȘme si on est dans un trou Ă vaches. Les rubriques judiciaires dans les mĂ©dias sont pleines dâhistoires de dĂ©tournements de fonds et de corruption, jusque dans les petites mairies. Si je me souviens bien, il y avait eu une histoire il y a quelques annĂ©es, un fils de diplomate qui dĂ©plaçait de la drogue dans ses valises protĂ©gĂ©es par le secret diplomatique.
Le vent qui me glace le nez, ça me sort de mes fantasmes.
Je remonte le cache-cou jusque sous les paupiĂšres, et je me souviens que je suis en train de brĂ»ler le temps en me racontant des histoires. Quâil va falloir faire un choix pour y mettre fin. Je me souviens aussi quâen calculant vite fait le ratio, jâai plus de chances dâĂȘtre déçu quâĂ©merveillĂ©, sur ce tapis de rĂ©alitĂ©.
Jâespionne ce parking comme sâil allait y avoir un bouquet final, mais ce qui va vraiment se passer dâici quinze ou vingt minutes, câest que jâaurai Ă peine le temps dâapercevoir un dĂ©nouement sans intĂ©rĂȘt. Encore un. Quelquâun va sortir du casino et monter en vitesse dans la Porsche. La voiture disparaĂźtra avec son contenu, sans rien me raconter.
Et ensuite, je serai de nouveau tout seul dans la nuit.
Jâai froid.
Encore un peu de patience avant de lancer ma piÚce pour décider.
MĂȘme si je ne vois rien dâexcitant ce soir, je veux rester jusquâau bout de ma fiction diplomatique. Je me suis accrochĂ© Ă cette plaque dâimmatriculation CD, je dois la voir disparaĂźtre sur la route pour pouvoir passer Ă autre chose. Câest rare dâĂȘtre encore accrochĂ© par quelque chose. Alors jâattends, et je baisse les jumelles. Je visualise lâintĂ©rieur des lieux. Dedans il y a la moquette rouge partout. Le bar, sur la gauche, oĂč mĂȘme les pĂ©ons comme moi peuvent se prendre pour quelquâun. Je suis rentrĂ© une fois pour voir, au dĂ©but. Au fond il y a la salle de jeu, barrĂ©e par des portiques. Il faut sâadresser Ă la caisse pour aller plus loin, un grand comptoir oĂč une femme en chemise col blanc reste assise toute la journĂ©e Ă attendre. On ne visite pas le royaume des machines Ă sous sans acheter dâabord des jetons. Le bar est accessible librement, mais si on tourne en rond sans dĂ©penser dâargent, un vigile sâapproche.
Jâavais imaginĂ© boire un verre lĂ -bas juste pour entendre des conversations de bourges du coin qui se donnent des rendez-vous dâaffaires. Sauf quâune seule conso câest mon budget des courses pour la semaine.
Et puis quand le mec en costume est venu me demander si jâattendais quelquâun, jâai eu lâimpression dâĂȘtre un clochard avec mes vĂȘtements de tous les jours.
OhâŠ
Il y a du mouvement au fond du parking privé.
Jâattrape les optiques grossissantes qui pendent Ă mon cou.
Un Ă©clairage sâest dĂ©clenchĂ© Ă lâarriĂšre du casino. Une porte de secours qui sâouvre perpendiculaire. Elle reste maintenue dans cette position, le panneau gris face Ă moi, mais je vois personne. LâĂ©clairage extĂ©rieur est tellement fort quâon devine le grain du crĂ©pi sur le mur.
Jâattends celui ou celle qui va se prĂ©cipiter dans ce théùtre.
Dâune seconde Ă lâautreâŠ
Allez.
Alors, quâest-ce que vous attendez ?

